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Dossier

 

Idéologies russes

 

CONCOURS

Le sport, comme instrument de propagande

Suspect aux yeux des Bolcheviques, le sport de compétition est vite devenu

un instrument de propagande essentiel des régimes communistes


Propulsés sur la scène olympique, les sportifs soviétiques sont devenus les premiers ambassadeurs du socialisme. avant-guerre, l’URSS en construction, isolée et menacée, s'est retirée de la scène sportive internationale. l'olympisme, considéré comme une pratique bourgeoise, n'a pas les faveurs de la direction communiste. esprit de compétition, aspiration au succès personnel : le sport, version Coubertin est associé à l'athléticisme, déclinaison sportive du capitalisme victorien.

 

Enfermée dans son complexe d'encerclement, l'union soviétique développe une conception alternative du sport axée sur la « culture physique », placée sous la tutelle du ministère de la santé et perçue comme un moteur du changement social. « son but n'est pas de faire tomber des records mais d'apporter l'hygiène sociale aux populations arriérées » explique le ministre de la santé Nikolai Semashko en 1928. Le sport doit dresser les masses. Combattre l'alcoolisme, le rachitisme, l'illettrisme, amener le moujik à vivre de manière hygiénique et à respecter les règles du collectif. Le sport est essentiellement un outil de politique intérieure. Il s'agit d'accélérer l'apparition d'un homo sovieticus productif, discipliné et enthousiaste.

 

Les partisans de la culture physique insistent logiquement sur les dimensions égalitaires de la pratique sportive. Dans les premières années de l'union, certaines disciplines comme la boxe, l'haltérophilie ou la gymnastique – qui plus tard feront la gloire du sport soviétique – sont d'ailleurs sur la sellette. le sport socialiste doit créer du collectif. Compétition de tous contre tous à armes égales, c'est une métaphore de l'égalité en action. En cela, le sport s'avère également un excellent moyen de cimenter l'union et permet de réaffirmer la dimension égalitaire de l'URSS. Dès 1920, en pleine guerre civile, les rouges organisent ainsi des jeux centrasiatiques à Tachkent. Jamais jusqu'alors, des sportifs russes et allogènes de l'empire ne s'étaient mesurés dans une même compétition.

 

Participant à la construction de la « nation » soviétique, le sport communiste n'est pas entièrement isolationniste. S'il n'est pas question de frayer avec les équipes nationales des démocraties bourgeoises, les rencontres entre prolétaires sont activement encouragées. Mieux, en juillet 1921, l'URSS crée une internationale rouge du sport (IRS) liée au Komintern. Pour les bolcheviques, le sport doit contribuer conjointement à la transformation du moujik et à la propagation de la révolution socialiste.

 

Hors de question de participer aux Jeux Olympiques, ni même aux jeux ouvriers sociaux-démocrates organisés pour la première fois à Francfort en 1925. L'IRS lance ses propres spartakiades en 1928, parallèlement au Ve congrès du Komintern. Le sport de compétition se voit ainsi légitimé au nom de la saine émulation entre « avant-gardes physiques du prolétariat mondial ».

 

Avec le tour de plus en plus « pragmatique » pris par la politique extérieure de Moscou, le sport soviétique va sortir cependant de son isolement. L'avènement de la « théorie du socialisme dans un seul pays » à la fin des années 20 implique une normalisation des relations de l'Union avec les puissances européennes. Le mouvement d'intégration du sport soviétique dans le sport mondial est amorcé parallèlement. Que l'adversaire soit bourgeois ou prolétaire importe finalement peu, l'essentiel étant de démontrer la supériorité du système socialiste... et l'intérêt de l'alliance soviétique.

 

Avec l'arrivée d'Hitler au pouvoir et la montée du péril brun, les choses s'accélèrent. L'IRS, suivant les directives soviétiques, s'efforce de créer des « fronts populaires sportifs » à travers l'Europe. L'union soviétique intègre le concert des nations. Elle rentre à la SDN en 1934... et prend contact la même année avec la FIFA. Au printemps 1937, l'IRS est dissoute et quelques mois plus tard, l'URSS envoie ses athlètes à la IIIe Olympiade socialiste d'Anvers.

 

La seconde guerre mondiale va conforter le tournant pris dans les années 30. En 1952, pour les Jeux d'Helsinki, l'URSS tourne définitivement casaque et rejoint le mouvement olympique. La nouvelle superpuissance doit tenir son rang. Pari tenu, puisque l'URSS passe à deux doigts – et cinq médailles – de la première place dès sa première participation. À partir de 1956, l'URSS affirme sa suprématie. Elle « remporte » tous les jeux auxquels elle participe à l'exception des JO de Mexico en 1968.

 

L'URSS entre dans l'olympisme par la grande porte. Au plus grand contentement de la direction soviétique. Dans un contexte de guerre froide, le mélodrame olympique constitue un excellent produit de propagande. Les JO permettent de visualiser l'ennemi capitaliste, cet adversaire à la fois insaisissable et omniprésent dont l'existence justifie tant de « renoncements ». Par ailleurs, l'identification aux héros du socialisme, le « Nous avons gagné ! » fait vivre l'espoir du grand soir et des lendemains qui chantent.

 

Les sportifs, après guerre, deviennent ainsi des acteurs centraux de la mythologie socialiste. A l'instar des cosmonautes, ils repoussent les frontières, toujours plus loin, toujours plus haut, toujours plus fort.

La similitude ne s'arrête pas là. le sport et la conquête spatiale sont également les seuls domaines où l'URSS peut rivaliser avec les Etats-Unis. Les performances respectives des deux puissances peuvent être étalonnées aux yeux de tous, grâce aux moyens de télédiffusion moderne. L'impact en termes de propagande est inégalable. Les pays du tiers-monde, pour qui l'affirmation sportive joue un rôle crucial dans le processus d'intégration nationale, ne peuvent qu'être attirés par le modèle soviétique.

 

Zoltán Miklós Hajdu (D.R.)Consciente des bénéfices à tirer de la diplomatie sportive, l'URSS s'est en effet dotée de moyens scientifiques pour atteindre la suprématie mondiale. Une politique est amorcée dès les années 1930 par les partisans d'une organisation paramilitaire et rationnelle de l'entraînement sportif. Placées sous la tutelle directe du parti communiste, les instances sportives, à partir de 1945, agissent dans un pur souci de rentabilité. Les disciplines olympiques majeures (athlétisme, gymnastique) sont privilégiées. l'URSS crée des usines à champions et invente le sport de haut niveau. La rupture est totale avec le modèle de la « pyramide coubertienne ». dans l'idéal amateur du fondateur des JO, la caractéristique même du champion est d'émerger spontanément de la masse des pratiquants.

 

Dans le modèle soviétique au contraire, la spontanéité n'a plus cours. Elle est même critiquée puisque favorable aux élites en place. Des systèmes de détection sont pratiqués dès l'enfance. Les programmes d'éducation physique généralisés dans les écoles permettent de détecter les futurs talents, qui dès le plus jeune âge sont orientés vers des sections sport-études.

Le sport devient ainsi une affaire d'élites, placé au coeur même du système totalitaire. Les meilleurs clubs sont d'ailleurs patronnés par les services de sécurité. Les athlètes internationaux – officiellement amateurs – bénéficient de sinécures dans l'armée ou le KGB. Avec salaires de nomenklaturiste et prime payée pour partie en dollars. les « progrès » de la science sont également mis au service des sportifs de haut niveau.

 

Le modèle « scientifique » de l'URSS est également appliqué aux pays du bloc. Même tutelle du complexe militaro-industriel, mêmes « centres de recherche » sur le sport, même programme sportif dans les écoles et sur les lieux de travail.

 

Certains comme la RDA feront d'ailleurs mieux que le maître. Avec 16 fois moins d'habitants que l'URSS ou les États-Unis, la République est-allemande parvient à se classer première aux Jeux Olympiques d'hiver en 1980 et 1984. Elle prend la 2e place derrière l'union soviétique lors des Jeux Olympiques d'été de 1976 à 1988 (JO de Los Angeles mis à part).

 

Les JO n'ont pas seulement rythmé la guerre froide. Ils ont également permis à la contestation de s'exprimer au grand jour, d'une manière encadrée.

 

Étrange aventure que celle des athlètes venus du froid. Tout au long de son histoire, le sport soviétique aura été intimement associé à la trajectoire diplomatique de l'URSS. il aura connu les soubresauts de 1956 et 1968, vécu les périodes conquérantes de l'après-guerre et sombré corps et bien avec le système en place. car la glasnost a levé le voile sur la réalité sportive d'un pays où les exploits olympiques se sont multipliés au détriment de la pratique populaire. Pour un popov collectionnant les médailles de Barcelone à Sydney, 70% des petits russes ne savent pas nager.

 

Gurvan Le Guellec,

Extrait du dossier "L'Est court toujours - Le sport olympique de l'URSS" (2002)

 

 

 

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